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DEVOIR ET VERITES
Khaled Nezzar
El-Watan 15 Mai 1996
Deuxieme partie sur trois

La rencontre avec les dirigeants de l'ex-FIS

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La guerre du Golfe et la coalition des allies contre l'Irak fut percue
par certaines opinions publiques comme une version moderne des
Croisades. L'invasion du Koweit par l'Irak, son annexion comme Province par le
regime autoritaire de Saddam Hussein, reprouvees au debut par l'opinion en
raison notamment de sa souverainete mondialement reconnue, furent releguees,
plus tard, au second plan, par la facon tapageuse dont les medias occidentaux
presenterent les bombardements massifs contre Baghdad.
 

L'emotion soulevee au sein de la population algerienne par
l'acharnement des coalises sur Baghdad a ete mise a profit par l'ex-FIS pour
tenter de "militariser" ses militants, au pretexte d'un djihad pour l'Irak.

Une marche fut prevue et organisee initialement vers le siege du
ministere de la Defense nationale. Sur mise en garde categorique des
autorites militaires, la marche fut deviee pour s'orienter vers le Palais du
gouvernement où une delegation fut recue par le ministre de la Defense
nationale en compagnie de celui de l'interieur. Des observateurs mal avertis
des enjeux ne releveront que le treillis dont etait revetu un des leaders.

En fait, aucune de leurs doleances ne se rapporta au djihad'en Irak.
Par contre, elles eurent pour objet l'autorisation d'ouverture de camps
d'entrainement pour une pretendue "defense populaire". Il leur a ete notifie,
et d'une maniere toute aussi categorique que precedemment, que pareille idee
ne pouvait recevoir la moindre forme d'agrement.

Compte tenu de l'ambiance electrisee et de l'etat de l'opinion
publique qui voyait en l'Irak une victime et non un agresseur, c'eut ete
apporter de l'eau au moulin mobilisateur de l'ex-FIS que de reprimer le detail
vestimentaire qui se voulait une manifestation symbolique de l'engagement pour
la cause arabe.

Cet aspect folklorique fut souligne comme tel par le ministre de la
Defense nationale et classe tout a fait negligeable en comparaison des enjeux
du moment. Car, si pour certains partis politiques cette impertinence fut
l'essentiel, pour le ministre de la Defense nationale, il s'agissait
surtout-de priver l'ex-FIS d'engranger des dividendes politiques aupres de
l'opinion d'une part, et, d'autre part, de le priver d'avoir de veritables
milices armees.

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L'etat de siege

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Moins de trois ans apres Octobre 1988, la situation, comme prevu,
empira en depit des recommandations maintes fois repetees. Le FIS, vainqueur
des elections municipales de 1990, se livrait a des actions factieuses
debouchant sur une greve insurrectionnelle, des le 25 mai, a la faveur de la
loi organisant les legislatives prevues pour le 27 juin 1991, loi denoncee par
plusieurs partis comme loi "scelerate".

Oppose a ces elections, le FIS exigeait la tenue de presidentielles
anticipees et s'employa a faire echec aux legislatives par des attroupements
donnant lieu a des troubles graves. Habitue qu'il etait a la defaillance des
autorites gouvernementales en matiere de respect de l'ordre public devant ses
depassements provocateurs, Il s'enhardit davantage a cette occasion.

Le paroxysme fut atteint le 4 juin au soir. Ce qui conduisit a
l'instauration d'un deuxieme etat de siege apres celui de 1988. Instruite des
deconvenues de la premiere intervention, l'Armee demanda a ce que l'etat de
siege, cette fois-ci, donnat lieu a un decret reglementaire transformant les
pouvoirs de police aux autorites militaires. Ce fut le cas le 5 juin 1991.

La date d'intervention, jugee tardive aux yeux de certains, relevait
de l'appreciation du pouvoir politique et ne fut pas un retard calcule et
inavouable.

La situation a ete apaisee d'une maniere que l'on peut qualifier
d'exemplaire du point de vue des forces de l'ordre, tant le "gachis" prepare
et recherche a travers une tentative de soulevement populaire a ete desamorce
et evite.

Afin que l'intervention ne donnat pas lieu a des heurts sanglants avec
des attroupements tres exaltes, le chef du gouvernement, en raison aussi de
l'echec de sa politique, fut destitue par le president de la Republique.

C'est a l'issue de cette "destitution" que fut alors proposee la mise
en place d'un Conseil consultatif national qui devait regrouper l'ensemble des
forces politiques.
 

Destinee a favoriser le multipartisme, l'idee de ce conseil fut
d'abord differee, puis "enterree" sur objection vigoureuse du secretaire
general du Front de liberation nationale qui, croyait-il encore, pensait
representer la force politique dominante du pays.

Le nouveau chef du gouvernement, en depit de ses louables efforts pour
favoriser une relance du processus democratique, ne put assurer un scrutin
electoral libre et honnete comme promis, et pour cause! Les municipalites FIS
echappaient a l'administration publique, les mosquees demeuraient des tribunes
electorales et des foyers de subversion. Un million de cartes d'electeur ne
fut pas distribue, volontairement. La presence intimidante de militants du
FIS au niveau des bureaux de vote et l'absence quasi totale des autres
formations, tout cela favorisa l'alteration de la consultation legislative du
26 decembre 1991 dont les resultats, en termes de sieges, auraient ete tout
autres si le Bureau politique du FLN n'avait pas impose le mode de scrutin
uninominal majoritaire a l'Assemblee nationale, en opposition au projet
gouvernemental qui, lui, prevoyait un scrutin proportionnel integral au niveau
de la wilaya.

Par ce mode de scrutin du au duel BP/FLN-gouvemement ; avec seulement
un tiers des voix exprimees en sa faveur, le FIS disposait de la majorite des
sieges acquis au premier tour et s'assurait une majorite des deux-tiers au
second tour alors que le FLN, avec la moitie des voix du FIS n'avait que pres
d'un vingtieme des sieges du FIS et moins que le FFS qui n'avait realise que
le tiers des voix du FLN. Ces resultats stupefiants rendaient encore plus
precaire le processus democratique denonce de plus belle par les representants
du FIS avant et apres le premier tour, par ses fameux slogans : "Pas de
democratie", "l'Etat islamique par l'urne ou le fusil, 'Bi Essandouk aou bi
elbandouk'.

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La demission du president de la Republique

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Contre toute attente, les resultats des elections legislatives du 26
decembre 1991 ont provoque dans le pays une vague d'angoisse, y compris chez
une partie de l'electorat FIS.

La campagne electorale menee avant le deuxieme tour, plutot que
d'apaiser cette angoisse, l'a au contraire, exacerbee, tournant parfois a un
veritable desarroi de certaines couches de la population. Les Algeriens
etaient deja sommes de "modifier leurs usages vestimentaires et alimentaires".
Un dirigeant du FIS est alle jusqu'a dire publiquement que quinze mille cadres
iraniens etaient prets a venir remplacer les cadres algeriens qui seraient
tentes par l'exil.

Les femmes, particulierement, etaient exposees dans leur profession et
leur mode d'existence de chaque jour.

Par les resultats de ce scrutin, un parti ne disposant que d'un tiers
des voix allait pourtant imposer un diktat irreversible au pays. Telle fut la
perception des consequences de ce scrutin par une partie de la societe civile.
L'on s'acheminait ineluctablement vers une guerre civile par l'affrontement de
categories opposees de la population. Les unes croyant venu le moment de
reparer des infortunes subies jusque-la, les autres craignant a tort ou a
raison pour leurs biens, leurs libertes et jusque pour leur vie meme.
 

LA GRANDE INCONNUE ETAIT : QUE FERAIT L'ARMEE NATIONALE POPULAIRE,
FACE A CE DILEMME ?
 

Sitot les resultats du premier tour connus, une reunion groupant les
autorites militaires du pays se tint a Ain Naadja pour une appreciation de la
situation. Il a ete conclu que la gravite de la situation exigeait plus que
par le passe une cohesion sans faille de l'Armee, garante ultime de l'unite
nationale et de la sauvegarde de l'ordre constitutionnel. Il n'a nullement
ete question de demission du president de la Republique et encore moins d'une
petition quelconque a ce sujet, la ou ailleurs. Ce ne sont la que des
assertions gratuites.

Apres le premier tour, le ministre de la Defense nationale eut quatre
entrevues avec le president de la Republique. Elles furent toutes a
l'initiative du ministre et toutes sur accord du president.

LA PREMIERE ENTREVUE eut lieu le samedi 28 decembre. Le trouvant sous
le choc, le president prefera remettre l'entrevue a plus tard.

LA DEUXIEME intervint apres la reunion des cadres tenue a Ain Naadja.
Devant l'appreciation pessimiste des evenements et des graves complications
qui pouvaient en decouler, il dit son "intention de prendre une initiative"
sans autre precision. Il lui fut demande de differer cette "initiative"
jusqu'a remise des conclusions attendues d'un groupe de travail charge pour
cela au ministere de la Defense nationale.

LA TROISIEME eut lieu le lundi 6 janvier 1992, une fois disponibles
les conclusions du groupe d'etude du ministere de la Defense nationale. C'est
au cours de cette entrevue que, sans jamais prononcer le mot de demission, il
confisque malheureusement et a son grand regret, il ne voyait pas d'autre
issue que celle de confier la situation a l'Armee en recommandant d'eviter
toute "chaouchara" (grabuge). Je compris la alors qu'il etait demissionnaire
et lui indiquait qu'un delai minimum de quelques jours etait necessaire avant
de rendre la decision publique. La date fut arretee pour le samedi 11 janvier
au journal televise de 20h. Il avait prefere eluder ma suggestion d'expliquer
sa decision au Peuple. Il faut a la verite preciser qu'a aucun moment n'a ete
evoquee avec le president de la Republique, la question de l'arret du
processus electoral. Curieusement, sa decision se rapprochait des conclusions
du groupe de travail, sans qu'elles lui furent exposees. Ces conclusions se
resumaient approximativement ainsi:

1 - en depit des engagements formels repetes, les elections n'ont ete
ni honnetes ni libres mais cette fois, ce n'etait pas par abus de la part du
pouvoir mais par supercherie voulue et organisee a grande echelle par un parti
d'opposition agissant ostensiblement par intimidation et irregularite. Qu'un
parti ne detenant qu'un tiers des voix, accaparat deux-tiers des sieges a
l'assemblee echappait a la logique de l'electorat qui y voyait une sorte de
connivence avec certains milieux politiques proches du pouvoir et favorables a
ce parti ;

2 - loin d'etre un moyen de stabilisation des institutions de l'Etat
et un mode d'expression de la souverainete populaire, les resultats de ce
scrutin anticipe sur exigence du FIS et leurs consequences Immediates deja
annoncees, vont precipiter le desordre et peut-etre mettre fin au
multipartisme naissant ainsi qu'au regime constitutionnel base sur la
democratie. UN RETOUR A UN TYPE D'ETAT MOYENNAGEUX EST A CRAINDRE;

3 - la voie la moins aventureuse serait un "coup de theatre politique"
afin d'eviter la desarticulation annoncee des corps de l'Etat, desarticulation
qui pourrait etre fatale a la cohesion de l'Armee et des corps de securite.
Peut-etre pourrait-on alors preserver l'ordre constitutionnel, l'unite du pays
et l'exercice reel et libre du principe de la souverainete populaire. Dans
cet ordre d'idees, on ne peut passer sous silence que l'Armee, par voie de
rapports, n'avait pas manque de mettre en garde contre les dangers d'elections
legislatives anticipees ou meme a terme echu, si:

- l'administration municipale des communes n'observait pas la
neutralite dans la preparation electorale ;

- les mosquees n'etaient pas soustraites reellement a l'action
partisane et factieuse ;

- l'autorite des pouvoirs publics n'etait pas restauree sur les grands
etablissements publics et les services decentralises de l'Etat.

Ces demarches furent faites: aupres du president de la Republique, en
decembre 1990, apres l'annonce, le ler novembre, de la tenue d'elections pour
le premier trimestre 1991, lesquelles devaient etre reportees au 27 juin 1991
puis annulees, sur exigence de l'ex-FIS, malgre la convocation du corps
electoral et en raison de l'etat de siege provoque par la greve
insurrectionnelle;

aupres du chef du gouvernement, en septembre-octobre 1991, avant la
convocation du corps electoral. Il apparaissait nettement alors que la tenue
d'elections honnetes et libres demeurait une illusion tant une grande partie
de l'administration communale et la majorite des mosquees constituaient des
foyers subversifs et factieux instrumentalises sans aucune retenue dans la
lutte electorale.

LA QUATRIEME ENTREVUE fut provoquee par le desir du president de
rapprocher la date de la publication de la demission. C'est ce qui a motive
cette quatrieme entrevue qui a eu lieu en presence du commandant de la
Premiere region militaire qui, comme moi, etait de ses anciens compagnons.

Il se refusa la encore a envisager toute adresse au peuple mais se
rendit a nos arguments pour le maintien de la date du 11 janvier. Ceci devait
se faire sous les cameras de la television et en presence du Conseil
constitutionnel qui devait recevoir sa lettre de demission. C'est ainsi que
les choses se sont passees.

Quelle que soit l'opinion que l'on peut avoir sur la clairvoyance
politique du president de la Republique, il n'en demeure pas moins que, aux
yeux de beaucoup d'officiers avertis de la situation et des dangers menacant
le pays, l'acte de demission auquel il eut recours fut un acte politique de
grande portee et qu'il sut a cette occasion eviter la VOIE
AVENTUREUSE. D'apres ce qui precede, il apparait bien que, malgre les mythes
entretenus a ce sujet par les "tenors" toujours mal intentionnes, LA DEMISSION
DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE FUT UN ACTE LIBREMENT CONSENTI ET QU'IL S'AGIT
EN VERITE" D'UN " NON COUP D'ETAT". Pour preuve, aucune restriction dans ses
prerogatives ou libertes habituelles n'intervint, ni avant ni apres sa
demission. Pour la petite histoire, signalons qu'il recut deux appels
telephoniques du president Mitterrand, des le lendemain de sa demission.

Certes, l'Armee nationale populaire a joue un role dans cet episode
decisif mais s'interdit a ce jour de s'eriger en juge. Ces faits sont livres
a l'opinion publique algerienne. Le mythe du coup d'Etat militaire a pris
naissance par une declaration d'une personnalite de l'opposition connue depuis
1963, pour avoir ete deja le responsable d'une lutte fratricide et pour son
aversion depuis, a l'egard de l'Armee. Il connut une amplification par les
relais du parti socialiste francais visite, il faut le croire, par les
fantomes de la SFIO.

De meme, il est aussi regrettable que des personnalites et des
mouvements, proches de ce parti et connus jusque la pour avoir ete a
l'avant-garde du progres enfourchent sans retenue les querelles partisanes du
champ politique algerien, par parti pris et prejuges d'un autre age.

End of part 2
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